Histoires de livres # 1 • Far Westhoek

À propos de l’exposition, De l’Itinérance, un parcours éditorial et photographique 1982 – 2008.
Les Douches la galerie, 5 rue Legouvé 75010 Paris.
Du 3 décembre 2009 au 6 février 2010 (vernissage le 2 décembre).


Est-ce lié à mon attirance originelle pour la littérature et le cinéma ? Est-ce lié à ma découverte de la photographie d’abord comme chose imprimée dans des livres de pure photographie (Robert Frank, Alain Resnais*, Tony Ray-Jones, Paul Strand, Walker Evans, Bill Brandt, Josef Koudelka, Lee Friedlander…), avant de m’intéresser à la photographie comme œuvre accrochée sur un mur au même titre qu’un tableau ?  Est-ce parce que le désir de l’en-allée m’est profondément chevillé à l’âme et au corps, non pas sous le couvert du baroudeur, de l’aventurier, du globe-trotter ou du reporter en mission, mais tel le voyageur silencieux qui cherche simplement à rejoindre le monde ? Sans doute un peu de tout cela, et d’autres choses encore dont l’intrication me reste mystérieuse, pour expliquer ma propension non seulement à faire des livres, mais à imaginer mes différents projets, les uns après les autres, avant tout comme des ensembles destinés à l’édition, et donc réfléchis et développés en ce sens. Au point même qu’il m’est arrivé, à l’aube d’un travail, d’avoir déjà en tête la maquette d’un livre dont les images n’étaient pas faites.


En quelque sorte, mes livres sont moins le catalogue d’une exposition que la matrice de celle-ci. J’ai conçu pendant longtemps l’exposition comme un simple “éclaté“ du livre, ou comme la proposition d’un livre à venir ou espéré —tout en accordant de l’importance à la qualité des tirages en noir et blanc puis en couleur—, avant d’y réfléchir comme un objet en soi faisant pleinement partie de mon propos artistique. Aujourd’hui, je tends à dissocier de plus en plus l’objet livre de l’objet exposition : le livre ne peut être le simple catalogue d’une exposition, ni celle-ci réduite à une sorte de best-off du livre.

La plupart de mes projets s’articulent autour d’une problématique du déplacement, qu’il s’agisse de mettre en œuvre différentes formes d’exploration d’un territoire ou, plus souvent encore, de suivre le fil d’un itinéraire dont l’argument ou la raison relève de considérations diverses. Dès 1984, avec le projet intitulé Frontières, j’ai établi une méthode et un principe de travail auxquels je me suis à peu près tenu depuis lors : à savoir, respecter le plus possible dans l’élaboration du travail, mais surtout dans sa restitution, un principe de continuité géographique et chronologique, privilégiant ainsi la progression, la confrontation des images, leur tension dialectique, et privilégiant de fait le récit à la série. Le récit étant entendu non pas comme une “histoire“ —si ce n’est celle de mon rapport au monde—, mais comme le développement d’arguments conceptuels et de problématiques esthétiques à travers la récurrence d’un certain nombre de thèmes que la traversée du paysage ou les rencontres diverses viennent nourrir.

Il m’est apparu cependant que si mon travail était en partie connu et reconnu par la régularité de ma production éditoriale, la spécificité de celle-ci et son étendue —notamment tous les livres en noir et blanc qui précèdent La Route du Tôkaidô— étaient loin d’être comprises et sues de tous. D’où la proposition de cette exposition qui permet de retracer la cohérence d’un parcours éditorial et photographique par-delà la diversité des expériences et des projets. Cette sélection d’une douzaine de livres (sur les vingt publiés à ce jour, hors livres collectifs, catalogues d’exposition ou portfolios plus modestes), couvre environ 25 années de travail de 1982 à 2008. Elle est associée à l’exposition de tirages vintage, certains étant, non pas des tirages d’exposition, mais les épreuves (belles) ayant permis de procéder à l’impression de tel ou tel livre.

Du coup, il m’est venu l’envie de reprendre dans une série de billets chacun des livres présentés, afin de resituer leur contexte historique et d’en montrer quelques bonnes pages. En commençant évidemment par le tout premier :

Far Westhoek, éditions Ferme-Nord de Zuydcoote, 1982.

Novembre 1981. J’avais décidé depuis l’année précédente de me consacrer complètement, “professionnellement“, à la photographie. Je venais de rater de peu, d’un cheveu —ou plutôt d’un manque de lobbying— la Villa Médicis. Nous étions deux finalistes et mon concurrent, qui avait de l’entregent et surtout de l’entregent —il a depuis disparu des tablettes de la renommée—, avait su faire quelques visites de courtoisie utiles. Nous avions chacun dans notre manche l’un des deux rapporteurs de la commission : il avait le soutien de Jean-Loup Sieff, et moi celui de Gisèle Freund. Mais d’autres personnes avaient pu exercer leur influence, et sans que je puisse le deviner, les dés étaient jetés avant même que je passe mon grand oral devant la commission présidée par Jean Leymarie, alors directeur de la Villa Médicis. Je ne le sus qu’après. Et puis, il se peut que malgré ma confiance affichée, je sois passé à côté de cet oral en donnant sans doute une importance excessive à une image de Rome qui était celle des photographies de William Klein et du cinéma néo-réaliste (Rosselini, De Sica, Pasolini et Fellini premières manières), et en négligeant quelque peu ce que représentait la Villa elle-même au cœur d’une Rome au lourd passé historique. J’avais été quelque peu meurtri de cet échec, et à défaut des lumières méditerranéennes, j’avais repris mes routes septentrionales vers le Nord de la France et Londres. Mais à part une commande en couleur du magazine Geo qui m’avait permis de sillonner tout le pays ch’ti, bien au-delà de ce que nécessitait ce reportage, je m’étais heurté jusqu’à présent à des fins de non-recevoir à chaque fois que j’avais essayé de solliciter quelque aide institutionnelle. L’argent, les structures, la volonté manquaient. Tout manquait, mais le paysage politique venait de changer et le paysage culturel et artistique était sur le point de changer —même si Michel Guy, le prédécesseur de Jack Lang, avait déjà fait un travail remarquable en posant les bases d’une réforme profonde de la politique de la création artistique, mais sans disposer toutefois des moyens que son ambition nécessitait. Bref, fin 1981, on sentait que les choses étaient sur le point de bouger et c’est ainsi que l’une de mes interlocutrices habituelles à Lille m’écrivit un jour un nom et un numéro de téléphone sur un bout de papier en me disant : « Essayez cette piste !».

La piste s’appelait José Jacquemart. Il était conseiller technique auprès de la ministre de la Santé d’alors, et après s’être occupé d’une association de chantiers de jeunesse, il venait de s’installer dans un hôpital maritime désaffecté au nord de Dunkerque, la Ferme-Nord de Zuydcoote ; et là, au milieu de nulle part et des dunes balayées par les vents de la mer,  il avait décidé de recueillir des adolescents en difficulté et d’inviter également des artistes en résidence (tout commentaire ironique est superflu…). Je pris rendez-vous avec lui dans son bureau parisien, sans avoir d’autre projet précis que le seul désir de pouvoir continuer à photographier “là-haut“ avec un peu de soutien. J’ouvre ma petite boîte pleine de tirages en noir et blanc, mon interlocuteur regarde les images avec attention, referme la boîte et me demande : « Vous avez besoin de combien ? ». Je m’attendais à quelque propos dilatoire, as usual, ou à toutes sortes de questions, mais pas à celle-ci. Cinq secondes de réflexion, un rapide calcul improvisé dans ma tête en me disant qu’il fallait que je tienne six mois (je vivais alors de peu), et je lâche : «  35 000 F (5 400 euros) ».
« Très bien, c’est d’accord, me dit-il, vous appelez demain Pascale Debrock, la responsable des activités culturelles, et vous organisez avec elle votre séjour et votre travail ».

Et c’est ainsi que je me retrouvai quelques semaines plus tard à arpenter le Westhoek, soit la pointe ouest de la Flandre française, tout ce territoire compris entre Grand-Fort-Philippe au sud de Dunkerque et Bray-Dunes à la frontière belge. J’y passai, entre février et juin 1982, la moitié de mon temps. J’essayai de photographier un peu chaque jour, mais l’hiver me sembla interminable et je fus pris d’une sorte de langueur mélancolique générée par l’austérité du paysage, la rudesse de la vie pour nombre de gens que je rencontrais et une certaine solitude, à peine distraite par quelques émois sentimentaux et quelques amitiés dont certaines ont duré. J’avais aussi, encore, quelques timidités (mais les ai-je toutes vaincues ?) et je me sentais plus à l’aise pour photographier dans des situations collectives, même lorsqu’il s’agissait de fêtes privées, que dans un rapport direct ou plus intime avec une seule personne. Mais, ce que l’on a manqué ou pas su faire n’existe pas. Les regrets ne valent que pour soi. Et ce qui reste, ce que j’ai su saisir, c’est cette poignée d’images que je ne peux renier. Comme l’écrit Béatrice Andrieux dans le texte de présentation de l’exposition De l’itinérance : « Les thèmes chers à Thierry Girard et la mise en place des atmosphères de ses explorations sont posés ». Mais ce qui me touche surtout c’est que, découvrant ce livre qui lui était inconnu, elle puisse parler « d’un livre sombre et magnifique ».


Les photographies de ce travail appartiennent à leur époque. Il y a certes l’autorité tutélaire de Cartier-Bresson qui règne en maître sur la scène photographique française**, mais l’époque est surtout marquée par la considération soudaine accordée à l’œuvre de Frank qui devient en quelque sorte le photographe-culte*** de notre génération. L’œuvre de Frank, tout en étant restreinte à un cercle étroit de connaisseurs —rien à voir avec sa diffusion actuelle— est ressuscitée après une parenthèse, un oubli qui a duré une bonne quinzaine d’années, lorsque R.F. eut décidé d’abandonner la photographie pour se consacrer au cinéma. Certes Les Américains ont été publiés en 1958 en France par Robert Delpire, puis en 1959 chez Grove Press aux États-Unis, mais alors que  l’influence de Frank reste vive outre-atlantique (sur les travaux de Winogrand par exemple ou du « jeune » Friedlander, celui de Self-portrait) avec plusieurs rééditions de The Americans, elle ne s’exerce vraiment en Europe qu’au compte-gouttes, grâce notamment à la fidélité d’Allan Porter et de la revue Camera en Suisse qui publie deux ou trois portfolios, puis de Creative Camera en Grande-Bretagne. La publication de The Lines of my hand en 1972 reste confidentielle, même s’il est toujours tentant de réécrire l’histoire après, de manière plus emphatique. En 1975, le Creative camera international year book publie un splendide portfolio consacré aux photos de Londres et du Pays de Galles. Ce portfolio sera pour moi la révélation décisive qui m’amènera à considérer la photographie as a true possibility. Il n’est pas anodin d’ailleurs de retrouver dans ce même numéro un portfolio consacré à Cartier-Bresson et deux autres consacrés à la photographie documentaire britannique à travers les œuvres naissantes de Chris Killip et d’Homer Sykes. Cette tradition photographique, héritée entre autres de Bill Brandt et de l’œuvre malheureusement interrompue de Tony Ray-Jone, constitue alors notre troisième sphère d’influence.


Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si, au terme de ce travail, lorsque mon commanditaire, apparemment satisfait de ma prestation photographique, remit un peu (pas beaucoup) d’argent sur la table pour faire un livre, je proposai à mon ami Philippe Bissières, que j’avais chargé de faire la maquette et de suivre la fabrication du livre, de reprendre le format intérieur des Américains version Delpire (nous n’avions pas les moyens d’avoir une couverture en dur) avec une reproduction des photographies à la même taille que celles de Frank. J’imaginais ainsi un geste symbolique et affectif, une sorte d’hommage, une manière de dire ma dette et ma filiation. Philippe m’en dissuada, sans doute à raison, mais l’objet qu’il conçu, légèrement plus grand que « l’original » et avec un principe de mise en page différent, n’est pas non plus si éloigné que ça de la référence évoquée. Ne serait-ce que sur le plan de l’impression avec cette bichromie un peu sourde et son pantone brun sur un papier mat qui n’est pas sans rappeler l’héliogravure d’autrefois et les premières versions du livre de Frank. Il a d’ailleurs été imprimé à Bellegarde dans une imprimerie qui était alors spécialisée dans l’héliogravure sur feuille. Le livre a les défauts de son budget modeste, mais c’est ce qui en fait aussi son charme, et ce qui le rend aujourd’hui paradoxalement moins obsolète que bien d’autres livres publiés à cette époque avec une mauvaise offset sur du papier glossy.


Je ne me souviens plus du tirage, peut-être 1000 exemplaires, et comme Philippe me l’a écrit récemment dans un e-mail : «  Hélas, l’informatique n’existait pas, avec sa capacité infinie de garder toutes traces à portée de main. Cette archive papier – pour autant qu’elle garde trace de l’étape de fabrication – est à 700 km, dans une chemise, elle même dans un classeur suspendu dans un tiroir qui ne doit plus s’ouvrir très bien, sinon en couinant affreusement, appartenant à une armoire qu’il s’agirait d’identifier comme étant la promise… Alors, ma réponse est comme le dossier: suspendue ! ».
L’essentiel du tirage a été remis au commanditaire qui, n’étant pas éditeur et n’ayant pas de diffuseur, n’a pas su ni pu en faire grand chose. Une poignée de livres vendus en librairie, les autres donnés par moi ou les gens de la Ferme-Nord, et sans doute le stock détruit ou abandonné dans l’humidité des lieux au bout de quelques années. Il doit m’en rester à peine une centaine d’exemplaires, peut-être moins. Combien d’autres exemplaires, “vivants“, de par le monde ? Difficile à dire, mais vraisemblablement moins de la moitié du tirage.

[ Mai 1982 : Je n’ai pas su photographier sur la plage cette femme déformée, boursouflée, sans âge, qui traînait deux petits enfants. Cela m’a rappelé cette jeune femme vue l’autre jour à la ducasse de la basse-ville de Dunkerque. À peine vingt ans. Une bouche édentée. Des chevilles malingres. Et un bébé tout petit dans ses bras, tout petit.

La misère est terrible sur les corps. La misère est grande parfois ici. J’ai l’impression de ne voir qu’elle en ce moment. De ne pouvoir y échapper où que j’aille.

Extrait du journal de travail de Far-Westhoek ]

Far-Westhoek a été édité en octobre 1982.

Impression en bichromie sur papier semi-mat.

Couverture souple. Format 248 x 222.

16 pages de textes sur un papier teinté et 48 pages de photographies.

La calligraphie du titre est due au talent et au pinceau de Philippe Bissières

* Alain Resnais a publié en 1972 aux éditions du Chêne un livre intitulé Repérages, un ensemble de photographies noir et blanc, faites au Leica, sur des lieux de repérages de films ou de projets de films. Et notamment sur Londres.

* * Note sur l’influence de Cartier-Bresson : en fait la situation était plus complexe. Il y avait les pro et les anti-HCB, ces derniers reprochant au “Maître“ sa superbe et sa distance élitiste ; et préférant mettre en avant, tel Jean-François Chevrier, la simplicité et l’authenticité (!?) du populaire Doisneau. Naturellement, les arguments invoqués étaient d’ordre esthétique, mais ils révélaient aussi une forme de positionnement et de clivage idéologique à l’intérieur même du microcosme artistique et intellectuel.

*** Le numéro 11/12 des Cahiers de la Photographie, intitulé Robert Frank, la photographie, enfin., paraît à l’automne 1983. On y trouve des contributions de Gilles Mora, Arnaud Claass, Alain Bergala, Jean Arrouye, Denis Roche etc.

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